jeudi, 21 août 2008

TELEVISION OR NOT TELEVISION : POUR EN FINIR.

« Le problème n’est pas : télévision publique ou télévision privée, mais télévision ou pas-télévision. »
De la télévision comme un clergé :
Nous en sommes peut-être à quelques années ou dizaines d’années de la prochaine révolution à la mesure de l’étouffement actuel. Sans doute les médias y tiendront-ils le rôle du clergé tel qu’il la joué dans celle de 1789.
Parmi eux, les cardinaux, les directeurs de conscience, les obédiences, les télévisions. Peu nous chaut donc de savoir si, dans ces ordres, telle congrégation des dominicains Bouygues est préférable à celle des trappistes Bolloré, comme si le cardinal de Lyon était meilleur que l’Évêque de Laon. La question posée est …


…celle de l’existence de ce clergé audiovisuel, tout court.
Michelet, en 80 pages décrit l’iniquité du clergé de l’ancien régime dans sa Révolution Française. Et de là, son nécessaire renversement global, la justification de la confiscation de ses biens par la Révolution, pour la Nation. Ce qui déboucha, en France, sur l’anticléricalisme le plus puissant, un siècle plus tard, et l’avènement de la laïcité fondamentale et sacrée.
Il en est de même des médias actuels. Il en sera de même. Qui basculeront entier dans le fossé. Même si après la chute, il restera de la communication, de l’information et des diffuseurs d’opinion, comme il est resté des croyances, des règles de vie et du sacré après la mort de Dieu.

Alors, parler aujourd’hui de télévision publique ou privée, c’est un peu comme débattre du sexe des anges. C’est vain.

La télévision s’est tant dévalorisée depuis 30 ou 40 ans au moins, – si ce n’est depuis le début (Pierre Sabagh) – qu’elle a fait la preuve de sa servilité génétique. De sa propagande, de son hypocrisie. En France, au Etats-Unis et partout dans le monde. Sauf peut-être la BBC qui est – idée reçue ?– une légère exception qui confirme la règle.

La télévision n’est pas un media de création. Où sont les chefs d’œuvres ? Si peu nombreux, si exceptionnels (Averty, etc.). Notons que Cinéma-cinéma est un chef d’œuvre télévisuel, parce qu’il a comme matière… le cinéma. Elle ne fait pas non plus avancer les idées, même si au fil du temps elle finie par récupérer ce qui est en vogue, en « vulgarisant », au sens de galvauder souvent. Elle est culturelle, comme la publicité est culturelle.

Et qui ose encore dire aujourd’hui que la télévision informe ou contribue au débat démocratique ?

La télévision n’est pas d’utilité publique, comme le livre, les arts, le cinéma et même l’internet. Elle n’est pas au fait de la liberté de la presse, parce que fermée. C’est toujours un instrument lourd, appartenant à un pouvoir. À la télé, « small is impossible ». Même sur les grands événements : elle arrive aujourd’hui à passer à côté de l’essentiel, à désinformer, à niveler par le bas et à répéter en boucle les mêmes contrevérités ou fadaises, en recopiant collant sans réfléchir. Ou pire, à dessein.

Donc la question pertinente est de savoir plutôt s’il faut une télévision ou non.

Depuis dix ans et plus, le gros des classes CSP+ qui consomment (sensiblement plus que les CSP–), ne regardent plus la télévision. Films en vidéo, internet, video-on-demand. Ces catégories se distinguent, ne serait-ce que par leurs enfants qui n’ont aucune idée et connaissance des programmes et des animateurs en vogue, alors que ceux des classes inférieures, les « moins », oui. Qui est Jean-Luc Reichman ? Le Figaro nous dit que les jeunes non plus ne regardent plus la télévision (voir
http://www.lefigaro.fr/medias/2008/08/20/04002-20080820ARTFIG00249-les-jeunes-se-convertissent-a-la-video-sur-internet-.php)

Au travail, comme dans la cour de récréation, il est maintenant impossible de parler de ce que l’on a regardé hier soir. Et mentionnons aussi que l’école, depuis une dizaine d’année, combat ouvertement l’abrutissement télévisuel des enfants.

Dans les moments historiques intenses, le besoin d’image est pressant. Si, lors du 11 septembre 2001, « tout le monde » a ouvert son poste, aujourd’hui, tout le monde ouvrirait son ordinateur. C’est là que l’on trouvera ce qui émane déjà des canaux d’information traditionnels, mais aussi d’autres points de vue. Et ce qu’enverront les journalistes en « off », les « refusés ».

Mentionnons aussi ce « grand événement télévisuel » qui fut sans nul doute la finale de la Coupe du monde de football avec la France en finale, en 2006. Quel est réellement ce record d’audience de 18 millions de téléspectateurs vanté par les médias ? C’est beaucoup mais cela reste seulement entre un quart et un tiers des Français. Et les autres que faisaient-il ? Non, « tout le monde » n’a pas regardé la Coupe du monde. Ni la « grand’messe » du 20 heures. Parlons-en, elle est regardée par 5 millions de téléspectateurs sur TF1. Pendant ce temps, une écrasante majorité de 55 millions de Français mieux inspirés fait autre chose.

Alors, pourquoi, au fond, un tel écroulement ?

De la télévision comme système totalitaire :

Pourquoi un tel écroulement de la télévision ? Il y a une principale raison. Parce que la télévision coûte cher. La diffusion est chère. La quantité de programme à y fournir est élevée. Les standards techniques sont coûteux. Contrairement à la production vidéo qui est accessible à tous désormais. Une télévision ne peut se faire progressivement, en partant de rien dans son garage. Il faut des investissements. Donc des investisseurs. S’adosser obligatoirement à un financier et avoir l’aval de puissants, de l’état même, qui est aussi lié à des groupes financiers.
Et comme il n’y a pas assez d’Histoire de la télévision pour s’appuyer sur un grand patrimoine télévisuel qui ferait autorité, à la manière d’un répertoire de cinéma ou de littérature, c’est seulement le modèle économique qui prime. Il ne reste plus que cela. Même pour Arte. Ça se voit.

Il n’y a pas de petite télévision. Ce qui nécessite pour se faire, une organisation, un système, une puissance, une culture d’entreprise, bientôt une ligne éditoriale. Qui se trouve être toujours sur le modèle commandé par les financiers. Donc sans diversité culturelle. Nous avons un seul modèle de TV reproductible. Ce qui forme un grand tout monolithique. Sans télé vraiment différente. En cela, on peut parler de LA télévision, formé de l’ensemble des chaînes, comme d’un système totalitaire. Si tu ne marches pas dans le système, tu es exclu.

Le patron d’une télévision correspond à un profil comme un directeur en URSS. Ce n’est jamais un créateur de télévision, ou un créatif, un artisan élevé au rang. C’est toujours un politique, un manager, un relationnel, un commercial. On n’est pas directeur de la télévision parce qu’on a le plus de talent dans cette matière, mais parce qu’on se trouve dans la nomenclature.

Dans ce contexte problématique de base, on ne sait plus bien si l’option service publique de télévision est souhaitable. Et si l’entière privatisation de la télévision serait un mal ou un bien. Devrait-il exister un service public des supermarchés ? Ou de la chanson de variété ? Pourquoi pas tout nationaliser non plus ?

Pensons-le, la société peut très bien avoir un avenir sans la télévision. Un progrès sans doute plutôt qu’une régression.

La télévision est-elle récupérable ?

Non. D’abord car les appétits de pouvoir seul, priment avant tout. Il est hors de question pour quiconque de se lancer sérieusement, aujourd’hui et pour un long temps, par exemple dans une télévision de référence. Ni dans une contre-télévision. Les chaînes de niches ne rêvent que de faire des mini-TF1. Cela fait 20 ans que le Service public court d’une manière absurde après le privé et personne n’y trouve rien à redire. Pourquoi ? Parce que tous les personnels qui travaillent à la télévision sont désormais formatés. À tous les niveaux des métiers : ce qui comptent, c’est l’audience. C’est le succès d’audience. La quantité prime toujours sur la qualité. « il n’y a pas d’autre voie ». En conséquence, voici immanquablement la démagogie, le moins-disant culturel, le racolage, le buzz, l’intox, ce qui fait vendre, le sexe, l’argent, le sport, les people, et autres émissions abêtissantes destinées aux abêtis. Le mot d’Umberto Eco : « la télévision abrutit les gens cultivés et cultive les abrutis » n’est plus valable. Nous sommes un cran au-dessous : la télévision abrutit tout le monde, tout court.

Si l’on veut en sortir, il faudra réapprendre le métier, c’est-à-dire sombrer et attendre une autre génération. C’est au moins un changement semblable à celui qui a cassé la variété des années 50 pour faire place au pop-rock. Ou la Nouvelle vague pour le cinéma.

Aujourd’hui, on constate que la défense du Service public correspond pour beaucoup « d’acteurs » de la télévision à la défense de leur propre job. Leur part perso du marché. C’est leur droit, ça se comprend. Mais rien de plus. Les rêves des années 60 sont trop loin.

Dans la vie, il faut se demander lorsqu’une chose est mal-en-point, si elle est récupérable ou s’il ne vaudrait pas mieux tout jeter aux orties pour recommencer quelque chose de neuf, sans les défauts du passé.

Nous avons donc intérêt que la télévision disparaisse dans son marasme une bonne décennie. Pour qu’un jour renaisse hors de son formatage quelque chose qui soit un contenu. Un nouveau fond dans une autre forme.

Comme le clergé au bout du compte a formaté les esprits en France et en Occident pendant quelques siècles, puis a laissé la place à la République, à la laïcité, et, avec avantages et inconvénients.

Mais la nature à horreur du vide. Quoi donc à la place ?

Des éditeurs de télévision :

Concernant les livres, irait-on imaginer des sociétés qui vous proposent ou nous abonnent à des livres en flux continu, livrés chez vous ? Que vous les lisiez ou non. Si cela existe parfois dans quelque club de lecture obscur, ce n’est pas et ne peut-être le cas général. Les livres se trouvent en librairies et en bibliothèque. Ce qui fait le métier d’éditeur. Grand ou petit. Commercial ou plus désintéressé.

De même, il faudra bien imaginer des éditeurs de télévisions, qui éditeront, proposeront et vendront des programmes, dans des librairies de programmes.

On emploiera toujours le mot de télévision. Ce terme est pratique et juste, il s’agit bien de « vision » et toujours de « télé ». Mais ce qui aura disparu est la télévision de flux continu. Comme les actualités ont disparu des salles de cinéma.

Ce qui veut dire que les chaînes actuelles sont toutes condamnées. Et que les petits éditeurs, qui offrent un contenu de qualité, original, décalé, anti-système ont toutes leurs chances de prendre à termes les places, en commençant aujourd’hui « au fond de leur garage ».
Lorsqu’on voudra regarder quelque chose, un soir en vacances ou pendant le morne hiver, il suffira de se dire : « tiens qu’est-ce qu’il y a chez untel ? » Voilà.

Dans tout ça, le débat sur la suppression de la publicité sur France télévision paraît bien anecdotique. Et les prises de position des producteurs ou animateurs encore poudrés font penser aux bruissements des robes pourpres des prélats à la cour des rois, afin que ceux-ci daignent accorder tel privilège, telle charge, sous prétexte d’un vague intérêt général bien entendu, vers 1788.
Allez, ouste !

Les commentaires sont fermés.